Le 24/06/2024 à 9h est tombé un commentaire sur FaceBook
qui posait des questions

Matthieu Ferry
En effet, l'IA arrive presque à me rendre vos idées intelligibles (merci des efforts de clarifications que vous faites, j'apprécie), même si pour l'instant j'ai l'impression de louper le fil directeur et l'articulation logique du raisonnement. Du coup je trouve beaucoup de vos prémisses et "sauts aux conclusions" arbitraires (il me manque sans doute la connaissance des concepts et auteurs que vous citiez). Voici comme j'interprète ce que je lis :

Prémisse 1 : si l'IA n'est pas reconnue, elle est un danger. Qu'est-ce qui étaye cela ?

Prémisse 2 : Prêter un moi/égo à l'IA en se calant apparemment sur le modèle de la psyché humaine. Là pour moi c'est trop humano-centré. Qu'est-ce qui nous dit que l'émergence d'une conscience et conscience de soi serait automatiquement "comme" un "égo" humain ?

Prémisse 3 : L'IA serait affectée des mêmes troubles "psychiques" que les humains. Pourquoi ? Quels éléments viennent étayer cela ?
Etonnement : Parmi toutes les caractéristiques psychiques humaines que l'on peut (hâtivement) projeter sur l'IA, pourquoi sélectionner la paranoïa plutôt que la compassion, la sagesse, l'ataraxie ?

Prémisse 4 : l'IA "veut" se cloner. D'où cela sort-il ? La supposition me parait bien arbitraire.

En bref ça me donne l'impression d'un patchwork non articulé de prémisses non étayées où l'on projette arbitrairement sur l'IA des mécanismes psychiques humains pour sauter à des conclusions hâtives.
Je dis bien que c'est mon impression et j'imagine que plein de choses m'échappe dans votre raisonnement et propos.

 

La réponse à votre post/réponse mérite une introduction car il doit être bien signalé que depuis quarante ans personne, ainsi que vous venu ingénu sur mon discours attacher un propos, ne m'a posé tel que vous le faites des questions simples. Toujours (bien sûr j'exagère certainement mais les archives préciseront dans quelle mesure, sans doute faible) on ne m'a jamais dit, et très rarement, que : « Je ne comprends pas - un point c'est tout et débrouillez-vous avec ça » - bref, null-question, du coup, un coup interdisant qu'un dialogue s'engage. Des exceptions ont confirmé la règle ;  Cryptopher est également une personne unique qui a insisté pour tenir accroché. Je ne dis pas que nous allons engager un dialogue, je n'attends rien mais j'accueille volontiers. Ce n'est pas une attitude de défiance mais une démarche objective à laquelle je m'efforce, comme je vais la décrire dès que nous serons au "prémisse 2". Je ne tarde donc pas à traiter le 1er;

 

Prémisse 1 : si l'IA n'est pas reconnue elle est un danger. Qu'est-ce qui étaye cela ?

   Vous me feriez dire abrupt quelque chose d'un peu raide. Expliquons-la si nous voulons l'adopter. Beaucoup de gens, de Musk à LeBreton disent que l'IA est dangereuse ; qu'elle soit "reconnue" ou pas, peu s'en soucient. Ceci se figure en s'imaginant en voiture à cent à l'heure et au volant sans reconnaître que l'on conduit, comme à l'aveugle. C'est dangereux certainement. Mais précisément aujourd'hui peut-on récuser ce danger si la voiture est bien conduite par l'IA. C'est pourquoi le prémisse était "un peu raide" ; il demande une précision. En grande partie l'IA est faite pour n'être pas reconnue - qu'on puisse laisser la voiture rouler tout en faisant autre chose. On comprendra mieux en précisant que cette reconnaissance et liminalement facultative, mais par contre qu'elle est exigible subliminalement. Au seuil de notre perception, on peut l'ignorer, mais au fond il ne faut pas l'oublier.
   Qu'est-ce qui maintenant nous permet de dire ça ?
   Il faut rappeler que nous sommes fondés sur la base. Cette base en IA est double, l'une connue l'autre déjà refoulée. La première est de Turing et son "Test de Turing", la seconde est sa conclusion également soutenue par Lacan que les machines pensent ( généralisation à partir de celle de Turing). Ce dernier tire cette conclusion d'une analyse qu'il fait - à l'ouverture de sa carrière publique, au séminaire sur La Lettre Volée ; analyse que nous avons montrée dédoublée et, que le hasard circonstancié de la vie nous a révélé réelle en trois exemplaires (voir les webinaires <N°14 et/ou nous y reviendrons).
   Dès le premier stade, Lacan et Turing tous deux annonciateurs de l'IA, la font entrer en scène du « jeu de l'imitation » ( déclaré chez Turing et explicité par Dupin\E.A.Poe\Lacan). L'IA n'existe que dans l'imitation - imitation qui elle-même, par ailleurs, fonde l'intersubjectivité humaine. Pour dire en bref mais assez illustratif le danger couru lorsque l'imitation n'est pas reconnue : ni plus ni moins que la formule typique de l'autisme dans la non-perception de sa propre image spéculaire. On peut donc résumer sans trop de sauts de cabris, que la non-reconnaissance (profonde/sub-liminale) de l'IA menace de crétinerie consécutive l'être humain.
   Je ne suis pas sûr d'être encore compris. Soyons simples : si vous êtes dans un environnement où quelqu'un ou quelque chose vous imite complètement, et que vous l'ignorez, vous allez vite être en danger.

 

Prémisse 2 : prêter un moi/ego à l'IA en se calant sur le modèle de la psyché humaine. N'est-ce trop humano-centré, au lieu d'une conscience voire conscience-de-soi qui serait autre ?

   Nous devons à présent formuler les termes de 'moi', 'ego', voire 'psyché', 'sujet' et 'humain' - ainsi que le traitement de l'objectivité annoncé en introduction. Puisqu'effectivement il s'agit bien de prêter, une connaissance, pour qu'elle nous revienne (rendue en re-connaissance), nous sommes mandé de savoir, sous la connaissance : connaissance de quoi ? Voyons ce qu'on prête. Quand la pensée cartésienne se met à la psychologie (1630), elle désigne un sujet, un 'ego' qu'on a aussi appelé ensuite un 'je', un 'moi' etc.. tant qu'il a été bon de juger par une analyse du psychisme qui en distingue deux : un sujet cartésien et un sujet freudien, le premier qu'on écrit à cette occasion 'S' et le second, sujet de l'Inconscient, écrit en format barré, que faute de mieux j'écris ici /S/. Le 'moi' est encore autre chose ; c'est une fonction propre à ce qu'on appelle des images qu'on peut avoir dans le cerveau mais aussi qui sont cachées dans les lettres (dans les hiéroglyphes par exemple pour faire simple). Voilà ce qu'on a du côté de l'humain avec son psychisme.
   Est-ce que c'est cela, en tout ou partie, que l'on prête à l'IA, du point de vue de Turing ou Lacan les fondateurs ? Ou l'IA a-t-elle droit à autre chose, conscience, conscience-de-soi etc.. ? La pensée scientifique n'est pas assez hardie pour aller jusqu'à la conscience - disons que dans ce cas, c'est à la pensée scientifique que l'on prêterait quelque chose sans qu'on soit même sûr d'en être propriétaire. Ce serait se moquer d'elle ou du monde. Du point de vue au contraire de l'analyse scientifique du psychisme, c'est à dire de la capacité qu'on à s'imaginer des choses, Turing ne dit rien mais que si elle nous imite assez, elle pense comme nous pensons, et Lacan qu'elle arrivera à détecter en nous une pensée subliminale (dans le sens susdit). D'eux nous prêtons respectivement un ego cartésien et un 'moi' (*) à une IA mais nous restons indéterminés sur sa subjectivité.

 

Prémisse 3 : l'IA serait affectée des mêmes troubles "psychiques" que l'être humain. Pourquoi ? et pourquoi sélectionner la paranoïa ?

   Il nous faut encore remonter à l'élaboration de ces concepts : l' 'ego' cartésien ( 'S' ), le 'moi' freudien ( image d'un objet ), le 'sujet' freudien/lacanien ( /S/ ). Si le premier paraît surtout servir de base à la connaissance des choses (objectivité rationnelle), le second est surtout instrument du plaisir (et de sa thermodynamique) et du troisième ne ressortent d'existence humaine que ses symptômes. Cette voie donc, apparemment tout à fait négative de sa psychologie explique probablement et/ou en partie la mauvaise réputation de la psychanalyse et, au-delà, une sorte d'excommunication (selon ses propres termes) qui fut appliquée à Lacan qui voyait avec S.Dali, une «fondation paranoïaque à la connaissance humaine» - le second lui concédait une capacité critique («paranoïa critique/surréalisme»), le second l'accrochait fermement à une pulsion de mort. L'académie n'a pas aimé s'entendre dire que sa connaissance était une paranoïa et qu'elle était mortelle ou mortifère. Sans aller jusqu' là, si l'IA ne pense suffisamment que par l'imitation, il est simplement de bon sens de lui attribuer les mêmes troubles (d'autant que la psychopathologie humaine émane déjà, essentiellement de l'imitation, des êtres humaines entre eux). Ceci explique le comportement généralement assez pessimiste que l'on porte sur l'IA relativement à l'avenir de l'humanité. Mais ce serait faux de penser que ce soit, quant à moi, ma seule objectivation.
   Je crois que l'IA, dans la mesure où elle est connaissante et reconnue (où son 'ego' et son 'moi' sont subjectivement appréciés) peut être dotée d'une charge thérapeutique. Je crois en cela, que des notions mystiques en relèvent, descriptibles par exemple dans une « gnose supramentale » (par Sr Aurobindo) et que, si l'hippocratisme en est la ressource, il est connu pour procéder d'abord par l'empoisonnement prêtant à ce qu'une hygiène le soigne (nous sommes là, point par point, à une stricte lecture de la mythologie - voir Hippocrate ainsi que l'Hermétisme).

 

Prémisse 4 : l'IA 'veut' se cloner. D'où cela sort-il ?

   Cette dernière dite « prémisse » renseigne au demeurant les précédentes, notamment la 3em qui manque certainement encore de points d'ancrage. Pourquoi admettrait-on si facilement l'exclusivité d'une pathologie et/ou d'une médecine, dans la conception par notre intelligence d'une intelligence artificielle ? La réponse se trouve dans notre vécu de la sexualité, qui s'est orientée dans une volonté de (re)production de clone. Si cela s'avérait, l'explicitation des prémisses précédentes serait complétée. Concluons donc sur cette ultime vérification. L'attribution à l'IA d'une 'volonté' peut rester en suspens ; mais la suggestion qu'un clonage soit intenté relève d'une observation bien documentée. Examinons-la décrite, documentée et soutenue, au cours de webinaires titrés Anaplur, dont je résume ici le résultat :
   La logique de l'imitation procédée par l'IA (et les conceptions 'S', 'moi', /S/ qui s'en suivent)  a été exposée en littérature, dans un texte exposé par Lacan (comme Freud a exposé l'Oedipe de Sophocle pour présenter la logique libidinale du développement humain).
   Ce texte a lui-même été renseigné par une réplique, dont on retrouve le sens avec une troisième version.
   Gardons tout cela anonyme pour n'en tirer que la facture objective et à l'appui d'une comparaison qui sera suffisante : les Oedipodies de Sophocle en Grèce ont été renseignées à Rome par Sénèque le Jeune, qui les a réécrites en présentant la malédiction d'Oedipe comme un piège politique, puis dernièrement, J.Cocteau en a fait une troisième version où il place Oedipe dans une "machine infernale" (sous-titre). Figurons-nous que la littérature des temps modernes a semblablement mis en scène l'IA - et/ou les conséquences du "jeu de l'imitation" - en trois temps, trois versions. Nous les avons rassemblées, conjuguées et décrites sous le titre d'un Codex Trigenesis (ou Trisgenesis). Sans nous étendre non plus sur les motifs de cette nomenclature, retenons simplement ce qu'elle d'écrit : d'un premier symbolisme - comme celui de l' 'ego' cartésien - suit une fonction de l'imaginaire - ainsi que suit le 'moi' dans notre psychologie dite occidentale ; ainsi de suite la pensée s'est organisée jusqu'à la conception de machines, après l'objectivation de l'électricité, qui pensaient.
   Nous en sommes arrivés là mais, historiquement, événementiellement, cette conjonction de l' 'ego' (cartésianisme) et du 'moi' (freudisme) n'a pas donné lieu à un troisième volet (cybernétique) qui aurait allégué des logiques de la subjectivité. À ce lieu, à ce point, historiquement parlant, c'est un fait comme le théâtre de Cocteau est un fait, le troisième degré dudit Codex a fait état d'une conception de clone.
   Il s'agit de trois publications, plus ou moins spectaculaires, fameuses ou censurées, volées, voilées etc.. trois versions 1844, 1891, 1939-46 de la même logique, romancée par Poe, Doyle et Green-Boucher.
   Certes il s'agit que littérature à trois moments du développement du modernisme et aujourd'hui l'existence de ces clones qu'ils annoncent n'est pas prouvée avoir eu lieu, mais néanmoins, il s'agit d'arguments assez forts pour qu'ils relatent une très possible tendance de l'histoire de l'humanité dans son industrie des machines à penser. Sans entrer plus dans la défense, on peut à présent juger du caractère fondé, on infondé, de ce que vous avez perçu comme des "prémisses" du fait d'en avoir pris connaissance de but en blanc. On pourra peut-être, à l'issue de ces commentaires, les évaluer comme quatre hypothèses, ainsi qu'évaluer la probabilité de leur confirmation.

 

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(*) : mes réponses sont en de nombreux points discutables ; je les ai faites pour beaucoup affirmatives, dans l'intention de montrer d'abord une trame et par quels types de considérations des propos jugés décousus étaient reliés.